La Commode aux tiroirs de couleurs
J'adorais parler le français, je me sentais toute neuve en le pratiquant ; mais les occasions manquaient. Parfois, j'allais faire les commissions aux halles. C'était un peu plus cher qu'au marché, mais ces moments où je commandais une grenadine avec un parfait accent français et où l'on répondait sans remarquer ma différence étaient un bol d'air. […]
Il y avait bien André, un garçon français de mon âge qui ne savait pas quoi inventer pour me donner le sourire. Il habitait en face de l'immeuble. Il cousait comme un dieu, ce qui n'était pas courant pour un homme à l'époque, du coup il passait son temps à traîner chez nous pour regarder les femmes à l'œuvre et les aider. Il me glissait des journaux français sous la porte, […]. J'aimais discuter en français de l'Espagne avec lui. Ma place dans le monde prenait une autre tournure. Je n'étais plus nulle part. J'étais d'ici et de là-bas. […] J'aimais faire le clown pour le dérider, car c'était un garçon plutôt sérieux…
Olivia Ruiz, La Commode aux tiroirs de couleurs, 2020